Christophe Bier.

Les inconvenantes obsessions de Christophe Bier

Christophe Bier.
Chris­tophe Bier avec un de ses com­plices en mau­vais genre, Filo Loco (pho­to tirée d’une vidéo).

Il y a les modes. Un engoue­ment pro­vi­soire, mis en scène dans les médias, se répan­dant sur les réseaux pré­ten­du­ment sociaux. Films, livres, auteurs, poli­ti­ciens, acteurs, musiques, musi­ciens, vête­ments, coif­fures, res­tau­rants, idéo­lo­gies, com­por­te­ments, pré­si­dents de la répu­blique… Ça fait beau­coup de bruit, ça s’agite, ça s’auto-congratule, ça fas­cine les foules ébau­dies, les petits-bour­geois éba­his, ça pschiit, ça mousse, et puis c’est rem­pla­cé par un autre film, un autre auteur, un autre poli­ti­cien, un autre com­por­te­ment, une autre absence.

Un obsédé

Et il y a les pas­sions, qui sont tout l’inverse. Qui te prennent aux tripes, te bou­le­versent la tête, la pen­sée, te font sans cesse remettre en ques­tion tes cer­ti­tudes. Chris­tophe Bier est un homme pas­sion­né – un auteur aus­si, un acteur, un réa­li­sa­teur, un édi­teur, mais sur­tout un pas­sion­né. Un obsédé.

Je vous en ai déjà par­lé quelques fois ici (et même une fois dans feu L’Hebdo). J’ai plu­sieurs de ses livres dans ma biblio­thèque, dont l’indispensable Dic­tion­naire des films fran­çais por­no­gra­phiques & éro­tiques.

Dictionnaire
Dic­tion­naire des films fran­çais por­no­gra­phiques & éro­tiques, Edi­tions Serious Publi­shing, 2011.

Chroniques jubilatoires

Homme aux talents mul­tiples, Chris­tophe Bier semble infa­ti­gable. Une sorte d’étalon de la pro­duc­tion intel­lec­tuelle, d’Hercule des mau­vais genres. Mau­vais genres comme l’émission de France Culture où il est chro­ni­queur. Et ce sont cent trente-deux de ses chro­niques (du 6 sep­tembre 2003 au 11 juin 2016) qui sont aujourd’hui publiées au Edi­tions le dilet­tante. «Ma posi­tion, écrit Chris­tophe Bier dans la pré­face, n’est pas celle d’un ana­lyste omni­scient mais d’un témoin fas­ci­né qui contemple, incré­dule et tran­si, les mul­tiples icônes de son ima­gi­naire: la por­no­gra­phie, le ciné­ma bis, le roman popu­laire, les monstres, les talons ver­ti­gi­neux, le roman noir…»

Le style de Chris­tophe Bier est impec­cable, ses chro­niques sont jubi­la­toires, elles se dégustent comme des perles d’urine dans une toi­son pubienne, comme des gouttes de sueur au creux d’une ais­selle, comme un souffle, un râle, une claque sur les fesses, la mor­sure d’une pince sur le bout d’un sein, comme un regard que l’ivresse sexuelle trouble d’abord avant de l’éclairer de mille feux, comme un rire pen­dant le coït, comme un vertige.

Obsessions.
Obses­sions, de Chris­tophe Bier, aux Edi­tions le dilet­tante, 2017.

Un peu d’effroi

Chris­tophe Bier ne fait pas que par­ler des mau­vais genres, il les édite. Avec Far­rel, il aborde des rivages effrayants, pro­pose d’aller plus loin, d’aller trop loin. «Depuis 1960, pen­dant près de cin­quante ans, Joseph Far­rel a des­si­né des femmes en pleurs, humi­liées, bat­tues, défor­mées, per­fo­rées, élar­gies, séques­trées, subis­sant l’implacable folie sexuelle des hommes. Cet artiste mar­gi­nal ne res­pecte rien, brise les tabous élé­men­taires, ignore l’autocensure. Son œuvre est la plus scan­da­leuse depuis celle de Sade. Noire, grin­çante, cho­quante, déses­pé­rée. “Je ne vais pas au-delà de ce qui est impos­sible”, affirme-t-il dans une for­mule ren­ver­sante», dit la qua­trième de couverture.

Farrel
Far­rel, Chris­tophe Bier Edi­teur, 2017.

Scandaleux, pornographique, peut-être anarchiste

Les des­sins que contient le livre donnent le ver­tige, indignent, choquent, sou­lèvent le cœur. Ils montrent ce que l’on ne veut pas voir, ce que l’on ne veut jamais voir, ce que l’on ne veut pas savoir. Chris­tophe Bier explique dans la pré­face du livre: «Plus encore aujourd’hui que dans les décen­nies pré­cé­dentes, l’œuvre de Far­rel pul­vé­rise les conven­tions et dérange. La police morale sévit, encore plus redou­table. Pour cer­tain puri­tains, l’atteinte à la digni­té humaine, l’incitation à la haine et autres délits doivent s’étendre à l’imagination. A les écou­ter, il semble plus impor­tant de lut­ter contre la por­no­gra­phie des images, véri­tables dan­gers, que de dénon­cer les méca­nismes sociaux et poli­tiques qui asser­vissent tou­jours plus les êtres. Oui, depuis Féli­cien Rops, Joseph Far­rel est le des­si­na­teur le plus scan­da­leux qui soit. Por­no­gra­phique, mais peut-être bien anar­chiste, dénon­çant, sous cou­vert de fan­tasme SM, la vio­lence d’une socié­té qui n’en finit jamais d’humilier et de broyer.»

Loin des modes, Chris­tophe Bier cultive ses obses­sions, nous cultive à tra­vers elles. Il pul­vé­rise le ça va de soi, dyna­mite la bien­séance. Et l’on cesse de se mirer dans le miroir de la bonne conscience de soi, le moi se cra­quelle; va-t-on s’en extraire?

Les Lau­san­nois ont de la chance, ils trouvent les livres de Chris­tophe Bier chez Humus.

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